Le plus grand fléau de ces
contrées, c'est la croyance à l'aniemba, c'est à dire à la
sorcellerie et à la magie. Le gabonais croit fermement que la
mort est toujours une violence contre nature; il ne peut
s'imaginer qu'un homme qui se portait bien quinze jours
auparavant puisse être amené par la maladie aux portes du
tombeau, à moins qu'un sorcier puissant ne s'en soit mêlé et
n'ait , par quelque maléfice, attaqué le principe de la vie et
déchaîné le mal.
Si un africain est une fois
possédé de l'idée qu'il est ensorcelé, son naturel se transforme
complètement; il prend ombrage de ses meilleurs amis; le père a
peur de ses enfants; le fils, de son père et de sa mère; le
mari, de sa femme, et les femmes , de leur mari. Notre homme se
figure qu'il est malade et devient en effet malade de peur. La
nuit, il se voit obsédé de méchants esprits. Il se couvre tout
le corps de fétiches et de talismans; il offre des présents à
l'idole, il invoque Abambou et Mbuirri; il est assiégé de rêves
effrayants et bizarres qui tous lui représentent son village
comme infesté de sorciers malfaisants. Peu à peu le village, à
son tour, est gagné par la contagion de ses frayeurs. Toute la
population entre en défiance. Le hasard fait tomber les soupçons
sur quelque malheureux à qui l'on prête quelque motif de haine.
Dès lors, l'effervescence qui couvait ne peut plus se contenir
et déborde; on n'attend même pas quelquefois q'il y ait une mort
dans le pays, et l'on se met tout de suite à égorger ceux que
trois personnes au moins sont immolées; ces sacrifices n'ont pas
lieu à la mort des femmes, des enfants et des esclaves. Quant à
la proscriptions des sorciers, elle frappe sans distinction sur
tout le monde, prince, esclave ou homme libre, mâle ou femelle.
L'ouganga est un personnage
doué de certains dons éminents, dont les principaux sont d'abord
la faculté ( très réelle ) d'avaler de fortes doses du poison
mboundou, puis le talent ( imaginaire ) de découvrir les
sorciers et de conférer aux talismans et aux grigris des vertus
que ses manipulations rendent efficaces. Ce personnage jouit
donc d'une haute considération dans sa tribu ou dans son
village. A son ordre, ou plutôt instigation, souvent un village
est déplacé; des hommes, des femmes, des enfants sont mis à mort
ou réduits en esclavage, des guerres sont entamées ou arrêtées.
Il arrive aussi quelquefois qu'un africain qui n'est pas docteur
se frappe de l'idée qu' Obambou ( le diable ) s'est introduit
dans son corps. Les intestins seraient le siège de cette
possession. Le possédé se livre alors à mille extravagances; il
a des visions, des rêves, et prétend deviner l'avenir, ce qui
lui donne, pendant quelque temps un prestige extraordinaire.
Les Nganga
:
Les docteurs et les faiseurs de
miracles manient si habilement les superstitions populaires, qu'il
est presque impossible d'admettre qu'ils soient réellement dupes
d'eux-mêmes, et cependant il est certain que la plupart d'entre eux
ont foi à ces mêmes superstitions. Il est à croire, néanmoins,
qu'ils ne s'en laissent pas imposer au même degré que le vulgaire;
car ce sont en même temps des imposteurs éhontés. Ils vont partout
couverts de talismans, pour rehausser leur importance. Ils racontent
les songes les plus merveilleux et mille visions surnaturelles qui,
certainement, n'ont pris naissance que dans leur propre cerveau. Ils
pratiquent toutes sortes de fraudes, et, lorsqu'ils lancent contre
quelqu'un une accusation de sorcellerie, il est impossible de
supposer qu'ils soient eux-mêmes abusés par les fables qu'ils
inventent. Je dois dire d'ailleurs qu'en général le sentiment
populaire leur désigne plusieurs mois d'avance les gens soupçonnés
de sorcellerie. Pour moi, je ne les ai jamais trouvés très
bienveillants à mon égard, ni disposés à m'accorder ou me contester
quoi que ce fût. La seule chose que je puisse affirmer en ce qui les
concerne, c'est qu'ils avalent de grandes quantités de mboundou sans
en être incommodés; c'est pour eux une grande source d'autorité près
du peuple. J'ai supposé d'abord qu'ils avaient quelque contrepoison;
mais, malgré mes recherches et mes questions réitérées, je n'ai
jamais pu en découvrir le moindre indice.
Autrefois au Gabon, on faisait subir aux personnes soupçonnées de
vol, crime ou maléfice; elle semble remonter à une époque fort
lointaine. Dans cette épreuve, l'accusé devait entièrement vider sa
coupe et puis, selon le désir du nganga, marcher sur un arbre couché
à terre, traverser un courant d'eau ou atteindre un point fixé
d'avance. S'il arrivait à l'endroit indiqué, sans tomber, il était
sauvé, sinon il était déclaré coupable et mis à mort, parfois par
les proches parents du défunt, ou bien on le vendait comme esclave.