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1910-1930
1940-2000

 

 

 

Les pygmées rencontrés au Gabon par le Père Roland Ribière

Mon travail missionnaire ne m’amenait pas à rencontrer directement les pygmées. Mais je les savais présents et sur mes routes empruntées au Nord Gabon entre OYEM et MINVOUL, dans la région du Woleu-Ntem peut-être m’avaient-ils épié ?

Arrivé à MINVOUL récemment, j’ai montré mon désir au chef de la Mission de rencontrer les pygmées. Comme une femme pygmée le matin, avait acheté une boîte de lait et quelques médicaments contre les ascaris ankylostomes, il m’avait affirmé leur présence. Sûrs que la soirée ramènerait les familles au campement, nous allâmes sur les lieux.

A la saison sèche, de juin à septembre, vue l’absence de pluies, les animaux ne laissent aucune trace sur les pistes, même les bêtes les plus secrètes sous le couvert de la forêt vierge. Et volontiers, les pygmées viennent non loin du poste – à condition qu’on les laisse en paix. Les indigènes leur envient la viande séchée, les peaux, l’ivoire dont ils sont détenteur. Et d’autre part, ils les savent dans la nécessité de quelques médicaments, de la poudre à fusil ou de cartouches, d’étoffes, à l’occasion de conserves.

Nous les surprîmes à construire leurs cases avant la nuit. Les tracés géométriques en lianes étaient achevés – aussi réguliers que l’igloo de l’esquimau. A présent, ils travaillaient fébrilement et rapidement à habiller de longues feuilles les espaces entre les lianes. L’ouvrage avançait à belle allure, chacun connaissant parfaitement ce qu’il avait à apporter et à placer. Le tout fut complété par de longues herbes, pâture des éléphants, qui ne laisseraient filtrer ni jour, ni rosée. Pour plus d’intimité, l’entrée non directe à la case fut complétée d’une cloison qui masquait l’intérieur, une sorte de sas pygmée breveté.

Il ne restait plus qu’à madame de préparer quelques nourritures pour le soir : chenilles processionnaires calcinées, vers plamistes gras à souhait et frais, un régal pour gourmet sachant apprécier  et quelques languettes de viande sèche mêlées à des feuilles pilées. Le camp s’assoupit. Les hommes commencent la veille près du feu.

Au matin, l’homme part en forêt. Le campement est à proximité d’une rivière. Si la femme a les provisions d’avance, elle prépare le repas de la journée pour 16h,  vers 17h le soleil se couche !

Vers 18h30, la veillée est autour du feu avec les familles voisines. L’homme dans sa quête de nourriture piège la viande et son travail dans la journée est de ramener cette viande : antilopes, cochon sauvage ou sanglier. Le petit gibier pris au nœud coulant en liane : porc-épic, pangolin ou hérisson ( appelé tel mais tout en longueur et qui vont peser de 6 à 8 kg ). Ce menu gibier est le plus fin, et même le pygmée qui a du goût l’apprécie justement. Dans sa tournée, il repérera les nids d’abeilles et partira un jour pour cette cueillette qui demande du temps, du courage pour monter parfois à 30 mètres du sol, et de l’endurance pour cueillir les rayons de miel. Auparavant, il aura songé à l’accoutrement de paille, de linge pour se protéger des abeilles. Cette cueillette s’effectue à plusieurs hommes.

Le pygmée est courageux. La viande qui lui assure un long campement à la même place est celle d’un éléphant. Il repère l’animal, ses déplacement et il va lui tendre une embuscade. L’éléphant se déplace dans une aire de 150 kms² et un pygmée le repère facilement pour le chasse, le tuer. Quand le chasseur a trouvé le cheminement de sa proie, il s’enduit le corps des crottes d’un éléphant et l’attend à l’abri des herbes. Pour cette traque, il ne possède qu’une sagaie à la pointe effilée pour mieux traverser la peau de l’animal. Même si la peau est comestible, bien cuite, elle est résistante comme un cuir. Le chasseur est à l’affût et doit atteindre l’animal en plein cœur, par l’avant. En général, l’homme se glisse sous l’animal entre les pattes avant pour porter le coup. L’animal barrit terriblement sous la douleur et fuit arrosant son chemin du sang qu’il répand par la blessure. L’animal s’arrêtera lorsqu’il sera vidé de son sang et cela peut se produit après vingt kilomètres. Le pygmée n’a plus qu’à suivre les traces, mais il ne marchera peut-être que le lendemain, même si la famille patientait non loin.

Auprès de l’animal qui s’est couché mort arrivent les familles. Les pygmées vivent en clan de trois à quatre familles. Et commence le dépeçage de l’animal. Mais les premiers gestes seront pour couper la queue, la trompe et détacher les défenses qui appartiennent de droit au chasseur qui a abattu l’animal. Ensuite s’opère le partage des viscères, graisses à souhait, du cœur et du foie. Mais ces morceaux sont assez gros pour n’entraîner aucune palabre de partage. Des lianes sont tendues sur lesquelles sècheront les entrailles, les lanières de viandes. Tous les jours  la viande est au menu, les enfants se promènent avec un cube de viande bouillie dans la main ; ils rognent et rongent la chair à coup de dents. Les ventres de tous sont rebondis. Devant une telle abondance, les voisins ont été appelés, et l’on partage aussi le travail : dépeçage des viandes, séchage, récolte du bois, entretien des feux. Les conversations vont bon train, les rires fusent.

Dieu est grand dans sa générosité !

Comme la nourriture tiendra le clan et les familles longtemps sur place, des cases neuves ont été construites pour s’abriter de la fraîcheur de la nuit. Mais les tours de garde auprès du feu ont été programmés car les carnassiers et charognard sont attirés par l’odeur du sang et de la viande. Les chasseurs armés d’arc à flèches, de sagaies tiendront à distance ces prédateurs avides, à l’occasion permettront de varier le menu : potamochères, panthères et hyènes sont à l’affût, ces dernières se manifestent par leur pleurs.

Ce rassemblement pygmée permettra des discussions sérieuses : alliances, futures rencontres, mariage. Je connais peu le culte que les pygmées vouent à leurs ancêtres. Pourtant, ils les reconnaissent, même si leur mort ne laisse pas de traces. Pour l’ensevelissement des corps : la famille détourne un morceau de rivière, creuse la tombe du mort et l’y dépose, puis rétablisse la rivière dans son cours. Ainsi nulle trace ne subsiste, pourtant le souvenir, la vie de ce membre, persistent et parcourent, irriguent une belle distance, couvrent un immense champ d’activités, de relations. La vie demeure au-delà de la mort.

L’un de mes confrères désirait la promotion des pygmées et s’y essaya. Comme deux chefs de clan entretenaient une animosité qui créait la dissension, il leur proposa un pacte. Chacun donnerait un enfant qui serait, après son primaire, envoyé au secondaire. Et cette proposition fut acceptée des deux : l’un donna un garçon, l’autre une fille. Les enfants furent suivis par la Mission et accueillis là durant de longs trimestres. L’expérience courut sur le long temps : les enfants revenaient régulièrement en famille aux vacances, aux fêtes et surtout lors de la saison sèche. Le but n’était pas de séparer les enfants de leur milieu mais de les voir s’y intégrer autrement, enrichis d’un peu de science. Le garçon perdura jusqu’en 4ème au collège et revint au clan mais ne reprit jamais le court pagne du chasseur. Il se voulait habiller du short et de la chemise et surtout conduisit comme un petit monsieur parvenu, sans intérêt pour ses frères peineux.

La jeune fille monta les classes jusqu’à la troisième, sans avoir son brevet, mais sa réintégration classique se fit très simplement. Elle reprit sa place, sut être au service de la famille pour la cuisine améliorée, l’habillement et l’utilisation de nouveaux ustensiles : l’emploi des casseroles en alu, par exemple. Mais nous en savons peu sur la transmission de son savoir. Une chose certaine, elle est désirée de bien des hommes, étant lettrée dans un univers perdu, et travailleuse comme tout femme pygmée. Et les Fang ( immense tribu du Gabon, présente dans la Province de l’Estuaire : de KANGO à Libreville au Woleu-Ntem de Ndjolé à Mitzic, de Medouneu à Oyem, Bitam et Minvoul, ainsi qu’en Guinée Équatoriale et au Cameroun ) désirent de telles femmes : travailleuses et dont les ventres sont féconds !!! Cette fécondité si honorée en Afrique.

J’ai vu travailler des pygmées au ramassage des arachides : agilité des doigts à trier, à racler et à jeter dans le panier d’osier ou le sac. Mais en même temps, ils savent se nourrir : l’épi de maïs tenu par les lèvres roulait entre celles-ci passant d’une extrémité de la bouche à l’autre, et dans le même élan les dents broyaient les grains laiteux du maïs tout juste mûr. Si leur dextérité plaisait au propriétaire, il se lamentait, exagérant le constat : « ils en mangent autant qu’ils en ramassent ». cependant si ce propriétaire les payait d’un juste salaire, par-là il admettait  leur travail rentable.

Un matin, notre communauté pygmée avait disparu subitement du campement. La veille, le sous-préfet avait signifié aux adultes qu’ils devaient payer l’impôt. Ils n’en voyaient pas la raison d’autant que cette autorité demandait régulièrement son cadeau en ivoire. Les risques à chasser l’éléphant Atala, plus petit que le géant d’Afrique, ce sont eux qui les encouraient< ; ils avaient délaissé les cases. Autre trace de leur passage là : un demi tronc de Kombo-Kombo « qu’est-ce ? » Avais-je demandé. « Son oreiller » l’homme libre nous avait laissé en cadeau son oreiller. Cela prêtait vraiment à sourire. A cette heure, le clan devait être loin. Depuis MINVOUL au Nord Gabon, les pygmées passent par la forêt camerounaise et rejoignent SOUANKE au Congo Brazzaville, un demi-cercle de 2.000 kms.

Toi, le dernier homme non encombré, n’oublie pas de nous laisser une part de tes richesses : ton langage, tes onomatopées, tes signes et tes symboles, ta sagesse et tes proverbes, tes cosmogonies et le nom des étoiles qui te ramènent à ton but. Et cette pharmacopée naturelle, si riche qu’elle t’a gardé en vie jusqu’à notre troisième millénaire.

                                                                                                            

 

 

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